Je décide en cette fin de saison, de manière un peu improvisée, de retenter les 7 Majeurs. Je n’ai plus l’entraînement (4-5h / semaine en moyenne sur l’été) ni la préparation pour m’y présenter avec les armes nécessaires, mais je compte sur la foi. Parti initialement samedi à 16h pour pouvoir faire le chemin en deux fois et dormir une nuit complète, je me rends compte après 3h de route que j’ai oublié mon GPS. Pas de GPS, pas de trace, pas de navigation, pas d’homologation. Je fais demi-tour.

Bruxelles, 22h, pas le courage de repartir dans l’autre sens. Après 4h de sommeil, je prends la route. 15h à Briançon. 15h30 sur la selle. Après 3km d’Izoard, crevaison, je redescends au parking où j’ai laissé ma voiture pour remettre une pression suffisante dans mon pneumatique. 15h50 départ réel, c’est la bonne.

Izoard, 2361m. Redécouvrir ce col déjà parcouru. Il est facile, et devient plus intéressant sur ses derniers km. Rien à signaler. Je bascule et me retrouve du côté de la Casse Déserte. Je suis sans mot. Alors qu’en juin la scène était enneigée, ici la roche est rousse et or, et la végétation vire au vert bouteille. Je profite au maximum de cette vue où les roches viennent piquer le ciel. Scène presque belliqueuse où rivaux et grands champions ont croisé le fer et la pédale.

Agnel, 2744m. Etant donné mon départ tardif en journée, j’espère être au sommet avant la tombée de la nuit. Coup de pédale fluide et prudent sur la première moitié, coup de pédale saccadé et effrayé en approchant le sommet. Je m’éteins au fur et à mesure des kilomètres et la nuit se fait menaçante. Froid, en manque d’énergie, la fatigue accumulée des dernières semaines avec les salons, et l’entreprise téméraire depuis Bruxelles ont raison de moi. La suite sera un calvaire. Je dois donner des coups de reins pour avancer et me battre avec ma machine. Le vent souffle et l’atmosphère pèse, les nuages de plus en plus nombreux noircissent, le ciel va tomber. Il ne faut pas rester ici. Zéro degré au sommet, deux rapides photos et un salut à Scarponi et je descends.

Trempé de l’ascension, j’ai voulu descendre au plus vite sans me couvrir plus et profiter des dernières minutes de semblant de clarté. Erreur fatale : la descente est horrible. Je suis gelé, mes mains engourdies, le vent est violent et glacial. Je dois crier de rage dans cette immensité pour presque rester vivant. Un peu plus bas, doigts hasardeux, je passe mal le grand plateau, la chaîne se coince et en pédalant sans grande lucidité je la coince. Elle perdra sa fluidité et chaque tour de manivelle engendrera un saut de chaîne, ça ne s’arrêtera plus mais je ne sais pas ce que c’est !

Arrivé à Castedelfino dans la vallée je tente d’identifier le problème. Elle est en fait tordue sur 3-4 maillons. Je n’ai pas les outils pour redresser et je tremble dans le noir, impossible de réparer. Ma jauge de moral est à zéro, ma jauge d’énergie est à zéro, et la jauge de fatigue touche le bout. Par chance je trouve une auberge à Sampeyre.

Je comprends que ma volonté ne pourra surplomber la réalité physique : l’organisme dit stop, après une nuit de 4h, 11h de voiture, et 5h de vélo. Je m’éteindrai dans le gîte, sans rien savoir avaler, et sur le méchant constat d’être incapable de réaliser la boucle d’un seul trait.

Lundi 6h le réveil sonne. Il faut que je répare ma chaîne. L’aubergiste a quelques outils dont une pince qui me sera d’une aide précieuse. Chaîne redressée, je repars à l’assaut de Sampeyre mais avec la plus grande humilité. Sampeyre, 2361m. Ce long col aux pourcentages italiens (pas besoin de plus d’explications !) m’accueille et m’offre ses pentes à l’aube. Les premiers rayons du soleil percent les arbres se dénudant de leur feuillage pour enjoliver la nouvelle saison qui se présente. Les tons dorés et auburn de la forêt enchantent l’instant. J’arriverai au-dessus sans trop d’encombres. Rendre hommage à la Madone et dévaler l’autre versant. Descente capricieuse avec un revêtement en mauvais état. Ca use les avant-bras et brûle les patins de freins.

Fauniera, 2511m. Aaaah, Fauniera ! Fauniera… Colle dei Morti. Tu portes bien ton nom. Heureusement, tu n’es que la deuxième ascension de la journée, et je t’apprivoise cette fois-ci par le côté le plus doux. L’ascension par Demonte est un véritable enfer et je m’y suis plusieurs fois cassé les dents. Stroppo est plus accessible. Les pourcentages sont irréguliers et énergivores, à l’instar d’une route dégradée qui dépeindra au fur et à mesure sur le ciel. L’ambiance au-delà de 2000m est toujours aussi étrange, le calme plat, le vent pour seul maître du temps.

Le brouillard s’invite et bientôt on ne voit plus rien à 100m. J’aperçois Marco Pantani qui trône fièrement, dérangé par ces motards qui viennent gâcher l’atmosphère solennelle. Stérile de toute vie, cette cîme n’invite toutefois pas à établir campement. Il faut descendre, 25 longs km jusqu’à Demonte, où il sera 13h30. Un plat de pâtes, du poulet et 2 americano, et c’est reparti après un bon break.
Lombarde, 2350m. J’avais un mauvais souvenir de cette ascension par le versant italien, et je crains que celui-ci se réitère : une masse nuageuse me court après depuis Fauniera mais je ne veux pas être mouillé. Je monte donc à un rythme assuré et alterne danseuse et selle. Ce repas copieux m’a redonné des ressources insoupçonnées, j’avale le col sans souci et tombe vers Isola.

Lundi, la journée se termine, Isola. De violentes bourrasques froides ont giflé le versant français de la Lombarde, je ne suis pas très rassuré, m’étant fait déporter 2-3 fois en tenant pourtant bien fermement le guidon. L’obscurité viendra angoisser mon état et au pied de la Bonette, je ne trouve pas la niac pour aller chercher les 26km terminant dans son paysage lunaire et ténébreux. La Bonette, on ne s’y aventure pas par hasard, c’est elle qui vous porte, qui décide de votre issue. Je le sais, je la respecte, et je sais que je peux tout y perdre. Ayant craqué déjà la veille, je capitule face à sa grandeur, et décide de monter à Auron pour dormir et me reposer. Je repartirai demain matin après 6h de sommeil.

Mardi, 8h, pied de la Bonette. Je réalise que je suis toujours dans les temps pour être Maître de la Confrérie mais il ne me reste que 7h50 pour rallier Briançon. Je prends donc un rythme tout en gestion et monte l’immense et majestueuse Bonette au lever du jour. Un vent bien frais souffle les herbes hautes couchées, où l’on devine ci et là de coquines marmottes ! 10h passée de peu, j’arrive à la Cîme et entame la descente vers la vallée de l’Ubaye.

Jausiers, 11h. Une boulangerie où j’enfile une part de pizza et un pain saucisse, et un café près de l’office du tourisme où je rencontrerai ce cher Guy Moron, venu me saluer à ma table ! Belle rencontre Guy, où l’on échangera quelques mots et notre passion pour le vélo et les 7 Majeurs, en clin d’œil à Patrick Gilles et à cette formidable initiative.

Vent de face pour rallier le pied du Col de Vars, mais c’est le dernier Colosse avant Briançon. Un début roulant, qui se redressera par la suite, entre deux grandioses versants illuminés par un chaleureux soleil. Il ne me reste plus que quelques km mais je veux profiter de l’instant. Je m’arrête plusieurs fois pour admirer, respirer, écouter. Ecouter la montagne, la sentir, lui dire aurevoir. Col de Vars, 2102m. Je ne peux y rester trop longtemps, j’ai vu la montre tourner et le moindre pépin pourrait me coûter cher. Je descends et plonge vers Guillestre, puis ce faux-plat jusqu’à Briançon, nez dans le guidon.

Briançon, 15h01. La boucle est bouclée. 21h de ride et 47h11 en tout.

Retour immédiat sur Bruxelles après une bière et une transition vélo-voiture pas évidente. Arrivé à 4h30 dans la nuit, dormir.

Je courrais après cette boucle depuis un petit temps, après avoir essayé et échoué pour diverses raisons Ici, un peu dans l’impro, non préparé et non reposé, le faire d’un coup était une illusion. Mais le faire quand même, le faire, en hommage et en respect pour cette royale épreuve.

Morale de l’histoire : Bruxelles-Briançon-7 Majeurs-Briançon-Bruxelles en 72h. Une classique à déconseiller !