Je ne pensais pas revenir sur mon aventure, mais car les demandes sont là, je me dois de détailler le déroulement de ces derniers jours passés en compagnie de mes amis Edouard Smp Van DongenSergio Strollo, et Muller Alexis
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Partis pour tenter de franchir les 7 colosses sacrés en moins de 24h, nous démarrons le parcours à 23h le vendredi 3. Nous nous dirigeons vers l’Izoard avec hâte. J’ai derrière moi un petit printemps à 6h/semaine, et j’ai pu improviser 13h/semaine de volume sur le mois de juin suite à cette idée de Sergio venue fin mai, mais je me sens serein, connaissant le parcours et ce qui nous attend.

Je fais les 50 premières minutes avec Edou et Sergio, et très vite dès la première rampe de l’Izoard je lève le pieds et prends mon rythme d’endurance. Etant devenu un gros diesel, je me sens vite essoufflé dans la roue de mes deux potes, mieux vaut ne pas faire d’erreur de gestion.
Durant cette première ascension, je sens une petite gêne au ventre que j’avais déjà pendant la journée, comme si je n’avais pas bien digéré les repas, mais je ne m’en fais pas, ça m’est déjà arrivé sur des longues sorties et ça disparaissait avec les heures. Je maintiens un 180w constant pour coller à mon planning espéré, mais en arrivant au-dessus du col, je trouve que quelque chose ne tourne ne pas rond. Au sommet, où il caille sévère, je dis à Alexis « pouaaa, c’est bizarre, j’ai du mal, je n’ai jamais eu aussi dur sur ce col ». Effectivement, 1h37 alors que mon vélo est dans une configuration « light », 9kg avec sacoches et gourdes. En comparaison, lors de mes précédents essais sans assistance, je faisais ce col en 1h29-1h35 max, avec un vélo à 14-15kg (avec tout l’attirail de bikepacking). Il y a donc quelque chose d’étrange…
Ne prenant pas conscience que je suis littéralement trempé (entre nous, une douche m’aurait moins mouillé), je n’enfile « que » ma veste de ski thermo et imperméable en survêt, et je descends. C’est vrai que les extrémités refroidissent, mais c’est tenable. Prochaine descente, j’enfilerai de meilleurs gants et des vêtements secs.

Une banane et un sandwich mou dans la vallée pour aller chercher Agnel, je vois Alexis qui me dit que les autres ne sont pas loin devant, j’entame donc le deuxième col relax, mais le fait d’être seul depuis le début commence à peser sur le moral, comme si des souvenirs passés ressurgissaient.
Je monte lentement mais sûrement, et arrivant à la moitié, les choses se corsent… mes sensations s’éteignent totalement dans un laps de temps très court, et la balade se transforme déjà en chemin de croix. Quelques hectomètres auront suffi à coucher mes espoirs au sol. Bientôt, je ferai du sur-place, impossible de pousser plus que 140w, mais que se passe-t-il !? Je me traîne ignoblement vers le sommet (même Voeckler en 2011 était plus beau à voir) affalé sur mon guidon, le pédalage carré, le visage giflé et puni par le vent qui s’intensifie, les yeux complètement vissés sur mon GPS qui affiche 5km/h… Je n’ai pas la lucidité pour le voir, mais j’aurai parcouru ce col en 2h37, 140w (pour ceux qui se demandent, ça revient à pédaler dans du beurre), à un rythme cardiaque grotesquement élevé… 148 bpm. Normalement, pour cette puissance, je suis +- 40 bpm plus bas. Bien que le cœur soit haut, je subis une faiblesse générale que je ne peux pas expliquer.

Je suis pris d’une nausée désagréable, des vertiges, et un mal de tête qui grandit. Un mix de sensations que je n’avais jamais connu auparavant. N’ayant pas faim, je m’efforce tout de même à essayer de manger car il faut alimenter le moteur, mais déjà j’éprouve comme une gêne à l’alimentation.
La lune, qui nous accompagnait tous dans l’Izoard, ne veut plus participer à ce spectacle de foire, et a donc logiquement disparu derrière la crête du versant ouest, pour me laisser traiter seul avec les ténèbres.
Au loin, je vois des petites lueurs minuscules, ce sont sans doute Edou et Sergio qui arrivent en haut. Alexis les assiste pour préparer la descente. Alors qu’il n’y avait que 5 minutes d’écart au sommet de l’Izoard, je devrai faire attendre Alexis des minutes interminables durant, dans cette vide immensité. Merci de m’avoir attendu, Alex.

Déjà, les émotions sont décuplées et je commence à douter de moi. J’approche et rejoins Alexis qui attend en haut. C’est moche, je ne suis pas beau à voir, la figure blanche et le regard vide, titubant légèrement. Ce moment sera le point d’orgueil de mon passage à vide. Il fait extrêmement froid, le vent est violent, Alexis me fait vite rentrer dans la voiture pour enlever mes vêtements inondés. Je m’en rends compte enfin, je transpire abondamment, plus que d’habitude. Guy, en contact permanent avec Alexis (et à 4h du matin !), nous conseille sur comment gérer la situation. Ayant laissé ma lucidité dans la vallée, Alex’ m’aide à me changer et à me poser les bonnes questions. Dois-je continuer ? Après seulement 2 cols, je suis déjà à l’extrême limite niveau timing pour l’objectif des 24h, ce qui peut également mettre à mal l’assistance logistique pour Sergio et Edou devant. Je tremble, j’ai froid, mais je dis à Alex’ que je vais entamer la descente prudemment avec sa présence derrière moi avec les phares. Heureusement, c’est passé.

En fin de descente, le jour s’est levé, et j’arrive à manger par petits morceaux une petite tartelette de Briançon. Cela me donne un peu d’ardeur pour grimper la première moitié du col de Sampeyre, je retrouve un regain d’énergie qui me donne de l’espoir car des sensations reviennent. Cela ne durera pas éternellement et ma sensation de faiblesse revint, sans que je ne sache avaler quoique ce soit. J’essaie de manger un petit sandwich mou, je n’arrive pas à l’avaler, je m’efforce à le mâcher longtemps pour qu’il puisse traverser ma gorge, en vain. Dès qu’il passe au fond de la langue, ça me donne envie de vomir, et je régurgite par réflexe… rien ne rentrera plus par là… Sans pouvoir m’alimenter, je suis condamné. Je signale à Alexis que plus rien ne veut rentrer, et que s’il sait faire demi-tour dans le col, un coca serait le bienvenu, il arrive très vite pour me dépanner. Ce coca sera mon dernier allier pour délivrer mes dernières forces dans la bataille, et mordre une dernière fois, avant que le couperet ne tombe. Je pourrai poursuivre l’ascension à un bon rythme, même plus vite que prévu. Mais arrivé en haut, près de la Madone de Sampeyre, le sort s’abattra : dans un silence céleste, le ciel bleu et frais du matin, je réalise que c’est terminé. Frissons, vomissements, nausée ont regagné chaque partie de mon corps. Celui-ci ne veut plus. Je tourne la tête vers Fauniera, et vois mon rêve qui ne m’attend pas, dès lors de plus en plus loin chaque seconde passant.

Je craque.

Alexis, merci de m’avoir ramassé à la petite cuiller, merci de m’avoir réconforté, merci simplement pour tout, d’être un mec en or, tellement dévoué, généreux, et enthousiaste pour tes amis. A cet instant, nous avons pu prendre la meilleure décision, et finalement la seule, celle de devoir mettre pied à terre et d’accepter. Je comprends maintenant encore mieux les larmes que peuvent avoir ces guerriers qui parfois, pour une raison ou une autre, doivent rentrer dans la voiture de leur directeur sportif, lors des Grands Tours. C’est terrible.

Après quelques lacets en voiture difficiles à vivre tant mentalement que nauséeux, nous arrivons à Demonte, et attendons nos deux guerriers qui arriveront pour un ravito digne de ce nom ! Rapidité, efficacité, Sergio et Edou sont concentrés et peuvent repartir rechargés avec l’aide précieuse d’Alexis. Difficile de digérer les dernières heures, je me sens perdu et comme l’impression de n’avoir pas le droit d’être là, avec mon attitude béante, mais en même temps tellement heureux et fier de ce qu’ils accomplissent, les voyant maîtriser leur sujet parfaitement. Pendant qu’ils entament leur 5ème col, mon état général s’améliore un peu, je n’arrive toujours pas à manger correctement, mais la nausée et les céphalées disparaissent et je reprends des couleurs. Le paysage et l’environnement étant si exceptionnel, et l’envie d’essayer de leur porter main forte, me poussent à réessayer de remonter sur la machine, ne fut-ce que quelques kilomètres. Je parviendrai ainsi à rouler les quelques derniers km de Lombarde, jusqu’aux quelques premiers km de la Bonette, mais ne sachant toujours rien avaler suffisamment, je re-rentre dans la voiture. Les jambes sont ok, mais l’état général trop faible. Sergio et Edou sont à ce moment-là deux gaillards extrêmement impressionnants. La souffrance se lit sur leur visage, mais ils montent en silence, tel deux forçats. Il fait chaud, l’ascension va être longue. Ils avancent presque mathématiquement. C’est une véritable démonstration. Le genre de démonstration à laquelle on n’assiste que très rarement dans une vie.

En haut de la Bonette, je crois que leurs émotions étaient aussi hautes que l’altitude, tant l’effort en sa cîme a été intense. Les 7 Majeurs, c’est quelque chose qui doit se terminer à la Bonette, la Grande Bonette. Elle résume à elle seule la palette d’émotions que l’ont peut éprouver lors de ce périple.

Arrivés à Jausiers, nous sommes applaudis par Guy Moron et ses amis du Club Cycliste Ubaye, et des Confrères des 7 Majeurs ! La descente a été pour tous longue et somnolente, elle a endormi les organismes et Edou se sent abattu par le manque de sommeil et des soucis de digestion. Le temps passe et Sergio reprend la route, car personne n’est à l’abris et tant qu’il peut avancer, il faut qu’il le fasse ! Sergio aime les digestifs, et bien là il sera servi ! Le col de Vars, comme 7ème col, c’est plus fort qu’un limoncello !
Quant à lui, Edou, suite à une micro-sieste, du coca plat, et ce qu’il a pu manger, a pu repartir pour dévorer Vars et ensuite la descente et le faux plat dans la vallée suivante. J’ai pu avoir le plaisir d’accompagner Edou pour la fin de son aventure, nous avons donc grimpé Vars et fini avant le coucher du soleil, c’était une belle fin !

A côté de tout cela, un autre spectacle fut tout aussi époustouflant. Depuis 23h la veille, Muller Alexis a joué un jeu d’équilibriste, entre manque de sommeil, conduite en montagne de nuit avec aller-retour entre les deux groupes, et communication avec tous nos proches et Guy, qui nous a suivi en live. Tant de choses à penser, à faire, à préparer, à expliquer, pour être proches et disponible à intervalles réguliers, pour nous trois. Faire sécher les vêtements, s’orienter dans un lieu inconnu. Dans ces circonstances, il faut réfléchir vite et bien, agir posément et avec lucidité, prendre les bonnes décisions, aux bons moments et aux bons endroits, avec flexibilité. Cette performance-là, car c’en est également une de très haut vol, est à couper le souffle. En y repensant, en revivant ces 24h, elle donne des frissons.
Merci pour tout Alexis, sans toi, nous n’aurions même pas osé imaginer la moitié de ce qui s’est déroulé. Tu ne t’es jamais plains, tu as toujours été là pour chacun d’entre nous, tu nous as portés, supportés.

Merci les gars, et encore félicitations pour votre aventure hors du commun, inhumaine, votre ténacité à toute épreuve. Vous étiez impressionnants de bout-en-bout, c’était beau à voir.

Enfin, je veux remercier tout particulièrement Guy Moron Moron. Guy, ton enthousiasme et ton soutien, à chaque venue, et ici avec notre groupe de 4, est un honneur. Cette amitié naissante entre nos contrées et ton Ubaye, donne un sens tout particulier à cette aventure. Merci d’avoir été là pour nous en tout moment, merci au Club Cycliste Ubaye, et à ses membres et confrères des 7 Majeurs, d’avoir applaudi Sergio et Edou à Jausiers.

Les 7 Majeurs sont de loin, et resteront, l’épreuve la plus difficile et la plus accomplie, dans mon chef, et à ma connaissance, dans laquelle on peut s’aventurer. C’est une aventure tantôt solitaire, tantôt humaine, de laquelle on ressort chamboulé, et avec des souvenirs gravés à jamais.

Finalement, ma balade aura duré 225km et 6600m D+, par intermittence, c’est tout de même sympa d’avoir pu dire bonjour à quelques sommets du coin. Ai-je eu le fameux « mal des montagnes » ? Une indigestion ? Intoxication ? Une inconnue qui fera partie de ces souvenirs et de cette merveilleuse aventure.

Edouard Smp Van DongenSergio Strollo, on attend votre retour d’expérience avec impatience !

Simon, Bilal, Max, Matthieu, Louis, à votre tour !

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