Quarante-deux heures pour défier les géants. Quarante-deux heures à jouer avec le froid, l’erreur, la fatigue et cette ligne invisible qui sépare l’audace de l’inconscience. Ils étaient quatre au départ de Briançon, le cœur léger et les jambes pleines d’espoir. À l’arrivée, ils n’étaient plus que trois à signer le braquage.
Entre douleurs mordantes, instants de grâce suspendus et décisions prises dans l’ombre, ce récit est celui d’une chevauchée où rien n’a été simple, mais où tout a été vécu intensément. Un défi relevé à la frontière du raisonnable, fidèle à l’esprit des 7 Majeurs : un engagement collectif, une aventure humaine, et ce frisson particulier qui fait qu’on ose encore rêver d’un second tour.
La suite, c’est Matthieu Brunet qui nous la raconte.
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille
C’est amusant comme mon esprit vagabondeur me remonte en tête cette Fleur du Mal 30 ans après l’avoir rencontrée pour la dernière fois. Il fait encore nuit dans ce début de ce premier Majeur, je suis concentré pour trouver le rythme qui pourra m’emmener sans craquer. Je sais que la douleur viendra mais elle n’est pas le sujet du moment.
C’est tout d’abord dans les descentes que la douleur nous cueillera : le froid de septembre entretenu par les nuages cachant le soleil fera de nous des pantins sous la main d’un marionnettiste atteint de Parkinson. Nous peinons à lever nos tasses chaudes jusqu’aux lèvres. En ressortant de notre première pause, alors que nous attaquons la montée vers le dur mais beau col Agnel, Michel sent que son corps ne peut pas refaire l’énergie nécessaire, ses jambes ne tournent pas comme d’habitude. A 3 kilomètres du sommet, il décide de ne pas s’aventurer en Italie. En tournant casaque, il retrouve les paysages du Queyras que nous délaissons sans remord, l’esprit à la découverte de ce que nous sommes venus chercher. Nous ne retrouverons Michel que le lendemain soir de retour dans
notre appartement.

De la douleur, il en fut question dans la terrible de montée de la Bonette où il nous semble avoir transpiré toute l’eau de notre corps sans nous départir de la sensation de froid.
Des instants de grâce, nous en avons connus. Et ce sont eux que nous retiendrons : ces terribles cols italiens et le bonheur de nous photographier devant leur stèle, l’inoubliable descente de la Fauniera dans un décor à la fois martien, forestier et aérien. Et que dire du col de la Lombarde qu’on aimerait ne pas quitter si on n’était pas à la fois mû par la pression du temps qui file et du froid qui ne demande qu’à engourdir nos organismes ?



Une atmosphère obscure enveloppe la ville
Par la faute de l’un d’entre nous qui croyait avoir compris le règlement et par le défaut de nos tempéraments trop jeunes, au col de la Bonette nous prenons la route de la cime plutôt que de descendre directement dans la vallée de l’Ubaye. Nous y brûlons le reliquat de nos forces et vivons un calvaire dans la descente jusqu’à Jausiers.
Il est 18h45. Sans avoir échangé un mot, nous nous sommes faits à l’idée que la fin de notre périple se déroulera dans la nuit. Aussi quand Yannick, celui dont l’état de forme en fait notre éclaireur constant, nous montre un restaurant où nous pourrons refaire un peu de chaud et de force, nous n’avons pas besoin de nous concilier : nous attaquerons le col de Vars de nuit mais en nous étant débarrassés de cette hypothermie qui nous engourdit jusqu’à l’esprit. Nous en repartons après 20 heures. Dans l’obscurité, cette montée rappelle celle de l’Izoard : à traverser cette ouate noire, la solitude apaise. Pour mon grand plaisir, mes camarades m’ont rapidement devancé de quelques centaines de mètres ; j’enrage même chaque fois que la vision d’un feu arrière me rappelle qu’ils ne sont pas si loin devant et que je vais peut-être les rejoindre.
Après la bascule et la descente sur Guillestre, notre folle chevauchée nocturne pour rejoindre Briançon tient moins de l’effort cycliste que du fantasmagorique : sans oser encore goûter à la saveur de l’atteinte de l’objectif, nous mettons machinalement nos dernières forces pour triompher des quelques bosses que la vallée de la Durance nous a réservées.
En arrivant sur le rond-point que nous avons quitté 42 heures plus tôt, nous jouons avec l’idée de suivre la direction « Col d’Izoard » pour un second tour : après tout, pleins de la fierté du pari que nous venons de réussir, nous nous voyons beaux et forts.


– Matthieu Brunet –


Comments are closed